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Les mémoires de Grand Paillon
Chroniques d'un monde qui se souvient
Approchez donc, mes petits. Rapprochez-vous du feu, mais pas trop près, hein ! J'ai mis trois jours à faire sécher ces chaussettes et je n'ai aucune envie de recommencer.
Ah, voilà. Installez-vous. Il reste du pain, un peu de soupe et, si vous êtes sages, je vous sortirai même un pot de confiture que je garde pour les grandes occasions. Quoi ? Vous venez pour les histoires ?
Eh bien, ça tombe bien. J'en ai quelques-unes en réserve.
Des histoires de rois, de ruines, de terres oubliées et de choses qui feraient mieux de le rester. Des histoires que les jeunes gens aiment écouter, surtout quand elles ne les concernent pas. Mais je vous préviens : je ne suis ni un érudit ni un grand conteur. Je suis simplement un vieux Tartinuit qui a vécu assez longtemps pour voir le monde changer de visage plusieurs fois.
Et croyez-moi, mes petits, quand on a mon âge, on finit par comprendre une chose : les livres racontent ce qui s'est passé. Ils oublient souvent de raconter ce que cela faisait d'y être.
Alors, par où commencer ?
Par le commencement, j'imagine. Même si, entre nous, je n'ai jamais beaucoup aimé les commencements. Ils ont cette fâcheuse tendance à vous faire croire que tout va bien se terminer.
I. Un monde qui tenait encore debout
Vous avez grandi sur une terre ferme, n'est-ce pas ?
Une terre qui ne s'enfuit pas sous vos pieds quand vous avez le dos tourné. Une terre où l'on peut planter des carottes sans se demander si le jardin sera encore là demain matin. Où les rivières coulent dans leur lit, où les montagnes restent à leur place et où le ciel se contente de pleuvoir au lieu de vous tomber sur la tête.
Eh bien, figurez-vous que tout cela n'a pas toujours été aussi évident.
Il fut un temps où le monde ne formait qu'une seule terre, immense et indivisible. Les anciens l'appelaient simplement le Monde, avec un grand M, comme si aucun autre n'avait jamais pu exister. Les plaines s'étendaient jusqu'aux horizons les plus lointains, les forêts abritaient des merveilles dont nous avons oublié jusqu'au nom, et les montagnes s'élevaient si haut qu'on aurait dit qu'elles cherchaient à chatouiller les étoiles.
C'était un monde généreux. Du moins, c'est ce que j'ai appris dans les récits de ceux qui l'avaient connu.
Car non, mes petits, je n'ai pas vu le premier monde de mes propres yeux. Même moi, je ne suis pas assez vieux pour cela. Il faut savoir reconnaître ses limites, surtout lorsqu'on raconte des histoires au coin du feu.
Mais j'ai connu des gens qui avaient connu des gens qui se souvenaient encore de cette époque. Et lorsqu'on écoute suffisamment longtemps les anciens, on finit par distinguer les souvenirs véritables des embellissements qu'on leur ajoute avec les années.
Au-dessus de cette terre veillaient les Gardiens des Cieux. Des êtres que les hommes qualifient volontiers de divins, parce qu'il est plus facile de donner un nom à ce qu'on ne comprend pas.
On les appelait les Sept Souffles.
Aëllan, le Zéphyr, dont le souffle guidait les vents. Kaïom, le Flux, lié aux eaux et à leur mouvement éternel. Tharil, le Roc, dont la force semblait soutenir les fondations du monde. Et Yunaéa, l'Éclat, dont le nom évoquait une lumière que les mots ordinaires ne suffisent pas à décrire.
Quant aux trois autres, leurs noms se sont perdus. Il ne reste que des fragments de prières, quelques inscriptions et des légendes qui se contredisent.
Je me souviens d'un vieil homme qui disait que les noms oubliés ne disparaissent jamais vraiment. Ils attendent simplement qu'une oreille soit prête à les entendre de nouveau.
J'aimais bien cette idée.
Je l'aime encore, d'ailleurs.
Grand Paillon se tait un instant. Il remue les braises avec un tisonnier, puis sourit en apercevant une flamme reprendre vie.
Mais voilà, mes petits. Il y a une différence entre un monde qui semble éternel et un monde qui l'est réellement.
Et Nuvalis allait bientôt l'apprendre à ses dépens.
II. La Fracture
Je me souviens de la première fois où j'ai entendu parler de la Fracture.
J'étais encore jeune, suffisamment jeune pour croire que les adultes savaient ce qu'ils faisaient. C'est une maladie dont on guérit généralement avec l'âge, même si certains malheureux en conservent les symptômes toute leur vie.
C'était un soir tranquille. Le vent soufflait contre les volets, et les anciens s'étaient réunis pour discuter. Ils avaient cessé de parler dès que nous étions entrés dans la pièce. Vous connaissez cette manie des adultes : ils pensent que le silence rend les secrets invisibles.
Je n'avais entendu qu'un mot.
La Fracture.
À l'époque, je m'imaginais une grande fissure dans le sol, quelque chose qu'on pouvait contourner en prenant le chemin d'à côté. Une crevasse, peut-être, assez large pour faire tomber une charrette et suffisamment profonde pour donner du fil à retordre aux réparateurs.
Je n'avais aucune idée de ce que ce mot signifiait réellement.
Personne ne sait exactement ce qui s'est produit ce jour-là. Certains parlent d'une trahison. D'autres d'une erreur commise par les Gardiens. Il existe même des récits qui évoquent une volonté étrangère, quelque chose venu des confins du réel, quelque chose qui n'aurait jamais dû atteindre notre monde.
J'ai entendu toutes ces histoires. J'ai parlé à des prêtres, à des savants, à des voyageurs qui prétendaient avoir découvert des preuves dans des temples ensevelis.
Aucun ne m'a convaincu.
La vérité, c'est que nous avons hérité des conséquences d'un événement dont nous ne comprenons toujours pas la cause.
Et les conséquences, elles, ne souffrent d'aucune contestation.
Le ciel s'est déchiré.
La terre s'est brisée dans un fracas dont les survivants ont décrit le bruit comme celui de mille montagnes s'effondrant en même temps. Les océans ont quitté leurs rivages, les continents se sont disloqués et des pans entiers du monde ont été arrachés à leurs fondations.
Des terres entières se sont élevées dans les airs.
Imaginez cela un instant. Pas une petite île, pas un morceau de rocher porté par une magie quelconque. Des régions entières, avec leurs forêts, leurs rivières et leurs montagnes, projetées dans les hauteurs comme si une main invisible avait décidé que la terre n'avait plus besoin de toucher le sol.
Des familles ont été séparées. Des cités ont disparu. Des peuples entiers se sont éteints sans laisser d'autre trace que quelques pierres brisées.
Et les survivants ?
Eh bien, les survivants ont fait ce que les survivants font toujours.
Ils ont essayé de vivre.
Ils ont cherché de quoi manger, de quoi boire et un endroit où dormir sans risquer de se réveiller au fond d'un ravin. Ils ont réparé ce qu'ils pouvaient, enterré ceux qu'ils aimaient et recommencé à bâtir avec les moyens du bord.
On parle souvent de la Fracture comme d'un événement historique. Une date, un avant, un après.
Mais il n'y avait pas de date pour ceux qui l'ont vécue. Il y avait seulement un monde qui s'effondrait et des gens qui tentaient de ne pas tomber avec lui.
Le sourire du vieil homme s'efface. Son regard reste fixé sur les braises.
Vous savez, mes petits, je me suis souvent demandé ce que j'aurais fait si j'avais été là.
J'aime croire que j'aurais aidé les autres. Que j'aurais porté les enfants, cherché les blessés, trouvé un abri.
Mais la vérité, c'est que je n'en sais rien.
Il est facile d'être courageux dans une histoire, lorsque le danger est passé et que le feu crépite gentiment dans la cheminée.
Beaucoup plus difficile quand le sol se dérobe sous vos pieds.
III. Célesbourg, notre refuge dans les nuages
Après la Fracture, le monde tel que les anciens l'avaient connu n'existait plus.
Les survivants durent apprendre à vivre dans les hauteurs. Ils bâtirent des passerelles entre les îles, aménagèrent des ports pour les dirigeables et fondèrent de nouvelles cités sur des terres qui flottaient autrefois au-dessus des nuages.
Ce fut le début de l'Âge des Cieux.
Et parmi tous ces refuges, il y en eut un dont le nom allait traverser les générations.
Célesbourg.
Ah, Célesbourg !
Je pourrais vous en parler pendant des heures. De ses ruelles, de ses marchés, de ses vieux quais et de ses habitants qui ont toujours eu cette étrange capacité à discuter pendant trois heures pour décider de la meilleure manière de transporter une caisse.
Je connais bien cette ville.
Je l'ai vue changer. J'ai vu ses quartiers s'agrandir, ses bâtiments se transformer et ses habitants se succéder. J'ai connu des marchands qui juraient qu'ils ne quitteraient jamais leurs boutiques, des enfants qui rêvaient de devenir explorateurs et des vieillards qui prétendaient avoir tout vu.
Ce dernier groupe m'a toujours paru particulièrement suspect.
Célesbourg fut le refuge de ceux qui avaient tout perdu. Au fil des générations, elle devint bien davantage qu'une cité suspendue. Elle fut un foyer, un point de rencontre et le cœur d'un monde qui cherchait à se reconstruire.
Les Bastorgnes, les Bricobraks, les Grosuki, les Miraziens, les Sylvounets et nous autres, les Tartinuits, y forgèrent une nouvelle histoire.
Chacun apportait ses coutumes, ses savoir-faire et ses petites manies. Les peuples apprirent à cohabiter, à commercer et à s'entraider. Bien sûr, tout ne se passait pas toujours dans la bonne humeur. Il suffit de réunir trois personnes autour d'une table pour découvrir qu'elles ont quatre opinions différentes sur la façon de la construire.
Mais nous avons tenu bon.
Pendant des siècles, Célesbourg et les archipels célestes furent notre monde. Certains y naquirent, y travaillèrent et y moururent sans jamais poser le pied sur une terre ferme.
Pour eux, la surface n'était qu'une histoire.
Une histoire de forêts immenses, de montagnes démesurées et de rivières qui ne se perdaient pas dans le vide. Les anciens la racontaient à leurs petits-enfants, qui la répétaient à leur tour, jusqu'à ce que les souvenirs se mêlent aux légendes.
Puis, un jour, la terre a commencé à revenir.
Et tout ce que nous pensions savoir allait de nouveau changer.
IV. Quand le monde a rappelé ses enfants
La première fois que j'ai appris qu'une île avait perdu de l'altitude, je n'y ai pas cru.
Je pensais qu'il s'agissait d'une erreur de mesure. Les savants ont toujours eu un talent remarquable pour vous expliquer qu'une chose impossible est parfaitement normale, à condition de disposer d'un instrument suffisamment compliqué.
Puis une autre île est descendue.
Et une autre encore.
Au début, le phénomène était presque imperceptible. Les îlots dérivaient lentement vers le bas. Des ruines disparaissaient sous les brumes. Des terres que l'on croyait condamnées à flotter éternellement commençaient à retrouver la surface.
Ensuite, le mouvement s'est accéléré.
Certaines îles se sont écrasées avec une violence terrible. D'autres ont rejoint la terre si lentement qu'on aurait dit qu'une main invisible les déposait avec précaution à leur ancienne place.
J'ai entendu des histoires de vallées apparues là où flottaient autrefois des villages, de forêts reprenant racine sur des sols oubliés et de montagnes retrouvant leurs fondations.
Les savants parlaient de rééquilibrage des Souffles. Les prêtres y voyaient la volonté des Gardiens. Les anciens avaient une explication beaucoup plus simple.
Le monde rentrait chez lui.
Et, pour une fois, je crois que leur simplicité était une forme de sagesse.
Le Retour a duré des générations. Il n'a pas tout réparé, loin de là. Certaines terres ont été perdues, d'autres transformées au-delà de toute reconnaissance. Les anciennes cartes sont devenues inutiles, les routes aériennes ont perdu leur importance et les connaissances accumulées pendant l'Âge des Cieux se sont révélées insuffisantes pour comprendre l'immensité des territoires retrouvés.
Car la terre n'était pas celle des récits.
Elle était sauvage, meurtrie et parfois méconnaissable.
Des crevasses traversaient les plaines. Des ruines reposaient sous des siècles de végétation. Des minerais étranges affleuraient dans les profondeurs, et certaines forêts semblaient avoir été altérées par des forces inconnues.
Mais il y avait aussi des rivières, des champs, des montagnes et des horizons à perte de vue.
Des endroits où l'on pouvait bâtir une maison, planter un arbre et regarder grandir ses enfants sans craindre qu'un beau matin, le jardin ne décide de prendre de l'altitude.
Alors, peu à peu, les peuples ont commencé à descendre.
Pas tous en même temps. Pas tous pour les mêmes raisons.
Certains cherchaient de nouvelles terres. D'autres voulaient découvrir les vestiges de leurs ancêtres. Beaucoup souhaitaient simplement vivre autrement.
Ils ne partaient pas parce que Célesbourg était devenue inhabitable.
Ils partaient parce que la terre leur offrait enfin une possibilité que leurs parents n'avaient jamais connue.
Celle de recommencer.
V. La cité qui refuse de descendre
Vous vous demandez sûrement pourquoi Célesbourg flotte toujours.
Ah ! Si je connaissais la réponse, je serais probablement assis dans un bureau, couvert de décorations et payé une fortune pour raconter ce que je viens de vous dire.
Malheureusement, je suis toujours ici, avec mes chaussettes et ma soupe.
Célesbourg a résisté au Retour. Alors que tant d'îles ont retrouvé la terre, elle est demeurée dans les hauteurs, suspendue au-dessus des nuages.
Certains affirment qu'elle fut bénie par les Sept Souffles. D'autres pensent qu'une magie ancienne la protège, une magie qui existait bien avant la Fracture. J'ai même entendu un marchand soutenir que la cité était simplement trop têtue pour descendre.
Cette dernière théorie a au moins le mérite de me sembler plausible.
Plus sérieusement, je n'en sais rien.
Et je me méfie des gens qui prétendent tout savoir.
Ce que je sais, en revanche, c'est que Célesbourg est toujours là. Elle n'est ni morte ni abandonnée. Ses rues sont parcourues de voyageurs, ses marchés accueillent les marchands et ses quais continuent de recevoir ceux qui viennent des terres ou s'apprêtent à les rejoindre.
Elle est devenue un point de rapatriement pour les Âmes errantes, un lieu où l'on peut arriver sans connaître sa destination, rencontrer les peuples de Nuvalis et préparer son départ vers la surface.
C'est important, vous savez.
Quand on découvre un monde qui nous est étranger, on a besoin d'un endroit où poser ses affaires. D'une porte à franchir, d'un visage familier, d'une voix qui vous explique où trouver de l'eau et comment éviter de vous faire dépouiller avant même d'avoir acheté votre premier pain.
Célesbourg offre cela.
Elle est le dernier grand témoin de l'Âge des Cieux, mais elle n'est pas un monument figé dans le passé. Elle continue de vivre, de changer et d'accueillir ceux qui viennent chercher un nouveau départ.
Quant à la raison pour laquelle elle flotte toujours...
Eh bien, peut-être qu'un jour, quelqu'un la découvrira.
Si c'est vous, tâchez de venir me le raconter avant que je ne sois trop vieux pour l'entendre.
Le vieil homme rit doucement, puis se penche pour remettre une bûche dans le feu.
À condition, bien sûr, que vous n'ayez pas oublié de rapporter du pain.
VI. La Faille, une blessure qui ne se referme pas
Il y a des endroits où je vous déconseille de vous promener sans savoir exactement ce que vous faites.
Pas parce que vous pourriez vous perdre. Se perdre est une chose qui arrive à tout le monde, surtout aux gens qui refusent de demander leur chemin.
Non, je parle d'endroits où le monde lui-même semble avoir quelque chose qui cloche.
La Faille.
Vous en entendrez parler tôt ou tard. Dans les tavernes, dans les récits des explorateurs et dans les avertissements de ceux qui ont eu la chance d'en revenir.
Son origine demeure inconnue. Elle se manifeste dans les profondeurs, au cœur de certaines cavernes, dans des marais inquiétants et parmi les ruines de temples brisés. Là où son influence s'étend, quelque chose change.
Les lieux se déforment. Les créatures s'altèrent. Des vestiges que l'on croyait inertes semblent parfois porter les traces d'une force encore active.
Je me suis longtemps demandé si la Faille était une conséquence de la Fracture ou si elle lui était antérieure. Peut-être est-elle née de la catastrophe. Peut-être était-elle déjà là, cachée sous nos pieds, attendant simplement que le monde se brise pour se manifester.
Je n'ai jamais trouvé de réponse satisfaisante.
J'ai connu des gens qui ont consacré leur vie à l'étudier. Certains sont revenus avec des notes, des fragments de pierre et des théories passionnantes. D'autres ne sont jamais revenus.
C'est le problème avec les mystères, mes petits. Ils donnent envie de s'approcher, même lorsque la sagesse vous recommande de garder vos distances.
Je ne vous dirai pas de ne jamais explorer la Faille. Ce serait absurde. Vous êtes jeunes, curieux et probablement incapables de résister à une porte portant l'inscription « Défense d'entrer ».
Je vous dirai seulement ceci : ne confondez jamais le courage avec l'imprudence.
Le monde a suffisamment souffert de ceux qui pensaient pouvoir manipuler des forces qu'ils ne comprenaient pas.
Et si vous découvrez quelque chose, prenez des notes.
Des notes lisibles, je vous prie. J'ai passé une semaine à déchiffrer le carnet d'un explorateur qui écrivait comme une chèvre marchant dans la boue.
VII. La Guilde clandestine du monde terrestre
Grand Paillon s'apprête à reprendre sa tasse. Mais lorsqu'un nom est prononcé parmi les voyageurs, son geste s'interrompt.
Ah.
Vous avez entendu parler de la guilde, je suppose.
La Guilde clandestine du monde terrestre.
Il repose lentement sa tasse sur la table. Son sourire a disparu.
Écoutez-moi bien, mes petits. Il y a des choses dont on peut rire, même lorsqu'elles sont graves. La Faille, les ruines qui s'effondrent, les marchands qui vous vendent une boussole incapable de distinguer le nord de leur propre nez.
Mais pas cela.
Pas cette fois.
J'ai vécu assez longtemps pour voir des peuples se relever après une catastrophe. J'ai vu des communautés bâtir leurs premières maisons, des voyageurs partager leurs dernières provisions et des inconnus risquer leur vie pour sauver quelqu'un qu'ils n'avaient jamais rencontré.
J'ai vu le pire, aussi.
Et je peux vous assurer que les hommes n'ont pas besoin de monstres pour faire des choses monstrueuses.
La Guilde clandestine du monde terrestre est aujourd'hui considérée comme l'ennemi public numéro un de nos terres retrouvées.
Son nom circule partout, mais ses véritables ramifications restent obscures. On parle de réseaux clandestins, d'intérêts dissimulés et d'individus capables de tirer profit du désordre qui règne encore sur la surface.
Certains voyageurs racontent avoir découvert des territoires où les règles semblent différentes de celles que connaissent les communautés voisines. D'autres évoquent des affaires dont personne ne veut parler, des marchandises dont l'origine pose question et des rencontres qui se terminent parfois par un silence inquiétant.
Je ne peux pas vous confirmer toutes ces histoires. Une partie relève sans doute de la rumeur. Le monde est rempli de gens qui ajoutent trois monstres et deux complots à un récit pour le rendre plus intéressant.
Mais ne faites pas l'erreur de croire qu'une menace est inexistante simplement parce que vous ne comprenez pas encore son fonctionnement.
La guilde prospère dans les zones où les autorités peinent à faire respecter leurs règles. Elle bénéficie des distances, de l'isolement des communautés et de l'absence de frontières clairement établies. Là où les peuples tentent de reconstruire, certains voient une occasion de s'enrichir, d'étendre leur influence ou d'imposer leurs propres lois.
Et c'est précisément ce qui me préoccupe.
La terre vient à peine de nous être rendue. Des familles y bâtissent leur premier foyer. Des artisans ouvrent leurs ateliers. Des agriculteurs défrichent les champs, et des voyageurs parcourent des routes qui n'existaient pas encore quelques années auparavant.
Tout cela est fragile.
Une communauté ne se construit pas seulement avec des pierres et du bois. Elle se construit avec de la confiance. Avec la certitude que le voisin ne viendra pas vous prendre ce que vous avez mis des mois à bâtir. Avec l'espoir que les efforts de chacun serviront à quelque chose.
Une organisation qui prospère en exploitant cette fragilité ne menace pas seulement quelques individus.
Elle menace ce que nous essayons de devenir.
Le vieux Tartinuit reste silencieux quelques secondes. Pour la première fois depuis le début de la soirée, il semble avoir oublié le feu, la soupe et même ses précieuses chaussettes.
Je ne sais pas exactement ce que cherche cette guilde. Je ne connais pas l'étendue de ses moyens, ni jusqu'où vont ses ambitions. Je ne prétendrai pas détenir des secrets que je n'ai pas.
Mais je sais reconnaître le genre de danger qui peut détruire une communauté avant même qu'elle ait eu le temps de grandir.
Alors, si vous descendez sur les terres, gardez les yeux ouverts.
Ne faites pas confiance à quelqu'un simplement parce qu'il vous sourit. Mais ne devenez pas non plus méfiants envers tout le monde. Ce serait lui faire une faveur.
Apprenez à connaître les gens. Tenez vos promesses. Protégez ceux qui ne peuvent pas se défendre seuls. Et si vous découvrez quelque chose qui mérite d'être révélé, ne détournez pas les yeux simplement parce que cela vous arrange.
Vous ne sauverez peut-être pas le monde.
Personne ne vous demande de le faire.
Mais vous pouvez empêcher qu'un petit morceau de ce monde tombe entre de mauvaises mains.
Et parfois, mes petits, c'est déjà beaucoup.
Grand Paillon reprend sa tasse, désormais froide. Il grimace, comme si cette découverte constituait la pire nouvelle de la soirée.
Bon sang. Voilà que j'ai laissé refroidir mon thé.
Vous voyez ce que je vous disais ? On peut survivre à une catastrophe mondiale, traverser des décennies d'histoire et assister au retour d'une civilisation entière...
Mais rien ne vous prépare à boire du thé froid.
VIII. Les Âmes errantes
Vous savez ce qui m'intrigue le plus, dans cette histoire ?
Ce ne sont ni les îles qui redescendent, ni les ruines, ni même la Faille.
Ce sont les nouveaux venus.
Les Âmes errantes.
Elles apparaissent à Célesbourg sans passé connu, sans mémoire et sans héritage. Elles arrivent comme si le ciel les avait déposées là, au seuil d'une existence qu'elles ne comprennent pas encore.
J'en ai rencontré quelques-unes.
Certaines étaient effrayées. D'autres avaient tant de questions qu'elles ne laissaient même pas le temps de répondre à la première. Il y en avait qui observaient tout en silence, comme si elles cherchaient dans les rues de Célesbourg un souvenir qu'elles auraient perdu avant même de le connaître.
Je ne leur en veux pas.
Quand on se réveille dans un monde dont on ignore tout, il est difficile de savoir par où commencer.
Alors, je leur offre une tasse de thé.
C'est une bonne manière de commencer une conversation. Et si elles n'aiment pas le thé, je leur propose du pain. Je ne suis pas un monstre.
Quant à leur origine, personne ne sait réellement ce qu'il en est.
Certains prétendent que les Âmes errantes sont les fragments des vies perdues pendant la Fracture. D'autres pensent qu'elles portent en elles les derniers échos des Sept Souffles. J'ai même entendu quelqu'un affirmer qu'elles étaient des voyageurs venus d'un monde extérieur.
Je n'ai aucune preuve permettant de retenir l'une de ces hypothèses.
Mais il y a une chose que je trouve intéressante.
Elles arrivent à un moment où Nuvalis est en train de se reconstruire.
La terre retrouve ses habitants. Les anciennes routes réapparaissent. Les communautés se forment, et les secrets du passé attendent encore d'être découverts.
Et voilà que surgissent des êtres qui n'ont aucun passé à défendre.
Peut-être est-ce une coïncidence.
Peut-être pas.
Je préfère ne pas tirer de conclusions trop vite. Avec l'âge, on apprend que les réponses les plus séduisantes ne sont pas toujours les bonnes.
Ce que je sais, c'est que chaque Âme errante possède désormais une possibilité que beaucoup d'entre nous n'ont jamais eue.
Celle de choisir qui elle veut devenir.
À Célesbourg, elle découvre les peuples de Nuvalis, leurs traditions et leurs manières de vivre. Elle apprend, rencontre, se prépare, puis finit par quitter le refuge céleste pour rejoindre la surface.
Là, elle peut explorer les terres, récolter des ressources, bâtir une maison, rejoindre une guilde ou fonder sa propre communauté.
Elle peut se perdre, se tromper, recommencer et apprendre de ses erreurs.
Elle peut laisser une trace dans ce monde.
Et, qui sait, peut-être même découvrir pourquoi elle est arrivée ici.
Alors, si vous êtes l'une de ces Âmes errantes, je n'ai qu'un conseil à vous donner.
Ne passez pas votre existence à chercher ce que vous étiez avant.
Prenez aussi le temps de découvrir ce que vous pouvez devenir.
Le passé a son importance, bien sûr. Mais il ne devrait pas décider de tout ce que vous ferez demain.
Et si vous trouvez une réponse à la question de votre origine, venez donc me la raconter.
J'ai encore quelques soirées de libres.
IX. Un monde à rebâtir
Voilà où nous en sommes, mes petits.
La terre est revenue, mais elle n'a pas retrouvé son innocence. Les peuples descendent de Célesbourg, les communautés s'établissent et les premières routes terrestres reprennent vie. Des villages apparaissent, des ateliers ouvrent leurs portes et des voyageurs partent à la découverte de régions dont les noms n'existent parfois sur aucune carte.
Le monde est immense.
Il y a des forêts que personne n'a encore traversées, des montagnes dont les sommets n'ont jamais été foulés et des ruines qui attendent peut-être depuis des siècles que quelqu'un vienne en déchiffrer les inscriptions.
Il y a aussi des dangers.
La Faille poursuit son œuvre mystérieuse. La Guilde clandestine étend son influence dans l'ombre. Les vestiges de la Fracture nous rappellent que Nuvalis ne sera peut-être jamais tout à fait comme avant.
Mais il y a des choses qui me donnent encore de l'espoir.
J'ai vu des inconnus s'entraider pour construire une maison. J'ai vu des artisans transmettre leurs connaissances à des apprentis. J'ai vu des voyageurs revenir d'une expédition avec des ressources qu'ils ont partagées avec leur communauté.
Et j'ai vu des gens rire.
Cela peut sembler insignifiant, mais croyez-moi, ce ne l'est pas.
Quand un monde a traversé autant d'épreuves, le simple fait de pouvoir rire ensemble est déjà une victoire.
Alors oui, Nuvalis est dangereux. Oui, nous avons encore beaucoup de choses à comprendre. Et oui, il se peut que certaines de nos plus grandes découvertes nous apportent davantage de problèmes que de réponses.
Mais nous sommes là.
Nous avons la terre sous les pieds, le ciel au-dessus de la tête et un avenir qui n'appartient encore à personne.
Vous pouvez choisir de cultiver un champ, de devenir artisan, de parcourir les terres sauvages, de rejoindre une guilde ou de bâtir quelque chose qui vous survivra.
Vous pouvez protéger votre village, découvrir les secrets de la Fracture ou vous opposer à ceux qui voudraient faire de ce monde leur propriété.
Vous pouvez même décider de ne rien faire de tout cela, si c'est ce qui vous rend heureux.
Après tout, une vie paisible dans une petite maison avec un bon jardin n'a rien de honteux.
Je dirais même que c'est une ambition tout à fait respectable.
Grand Paillon laisse échapper un petit rire et se penche pour ramasser une couverture tombée au pied de son fauteuil.
Vous savez, j'ai passé une grande partie de ma vie à entendre parler de ce que le monde avait perdu.
La terre. Les anciennes cités. Les peuples disparus. Les secrets des Gardiens.
À force d'écouter les anciens, on finit par croire que tout ce qui comptait appartient au passé.
Mais je commence à penser le contraire.
Peut-être que le plus important n'est pas ce que nous avons perdu.
Peut-être que c'est ce que nous allons faire de ce qu'il nous reste.
X. Ce que le ciel retient encore
Le feu s'est apaisé. Dehors, le vent souffle contre les fenêtres. Grand Paillon reste un moment sans parler, les yeux tournés vers la nuit.
Il y a une dernière chose que je voudrais vous dire.
Vous savez, j'ai vu suffisamment de choses pour ne plus croire que le monde nous doit des explications.
La Fracture est arrivée, et nous ignorons toujours pourquoi. Les Sept Souffles ont laissé derrière eux des noms incomplets et des traces que personne ne sait interpréter. La Faille demeure, sans que nous comprenions ce qui l'anime.
Et Célesbourg flotte toujours.
Pourquoi elle, alors que tant d'autres terres ont retrouvé le sol ?
Je pourrais vous raconter les théories des savants. Je pourrais vous répéter les prières des prêtres ou vous rapporter les histoires des voyageurs qui jurent avoir vu des choses extraordinaires au-dessus des nuages.
Mais je préfère être honnête.
Je ne sais pas.
Et plus les années passent, plus je me demande si nous avons vraiment compris ce qui s'est produit lors de la Fracture.
Peut-être que le Retour n'est pas la fin d'un événement ancien. Peut-être qu'il n'en est qu'une nouvelle étape.
Peut-être que les Sept Souffles ne sont pas aussi silencieux qu'on le croit.
Ou peut-être que nous cherchons des réponses dans les étoiles alors que nous devrions regarder sous nos pieds.
Je n'en sais rien.
Ce que je sais, c'est que le monde change encore. Que les terres retrouvées recèlent des secrets, que les Âmes errantes arrivent sans explication et que certaines forces semblent déterminées à tirer profit de cette nouvelle ère.
Alors, quand vous partirez explorer Nuvalis, ne regardez pas seulement devant vous.
Regardez les pierres que vous foulerez. Écoutez les histoires que l'on vous racontera. Interrogez les anciens, même lorsqu'ils se perdent dans leurs souvenirs. Et surtout, méfiez-vous de ceux qui prétendent posséder toutes les réponses.
Les vérités les plus importantes sont parfois celles que personne n'ose encore formuler.
Le vieil homme se redresse dans son fauteuil, puis retrouve lentement son sourire.
Bon. Je crois que cela suffit pour ce soir.
Vous avez eu votre histoire, j'ai eu ma conversation et mon thé est définitivement imbuvable. Tout le monde a donc perdu quelque chose, ce qui me semble être une conclusion parfaitement équilibrée.
Allez, rentrez avant qu'il ne soit trop tard.
Et si vous partez demain pour les terres, n'oubliez pas de prendre des provisions. Une carte, une gourde et de bonnes chaussures. Ce sont des choses bien plus utiles qu'une épée magnifique que vous ne savez pas manier.
Ah, et une dernière chose.
Si vous découvrez quelque chose d'intéressant, revenez me voir.
Je suis vieux, certes. Mais je ne suis pas encore assez vieux pour avoir cessé d'être curieux.
Grand Paillon vous adresse un clin d'œil, puis se tourne vers la cheminée. Les flammes éclairent encore son visage ridé, mais son regard s'est perdu quelque part au-delà des fenêtres, là où les étoiles veillent sur les terres retrouvées.
Au loin, très loin au-dessus des nuages, Célesbourg poursuit silencieusement sa course.
Et une question demeure, suspendue entre le ciel et la terre.
Si la terre est revenue...
qu'est-ce que le ciel retient encore ?